Nous sommes à la fin du mois de septembre 1970. Anna est
interne à l'école de la Martinière à Lyon depuis deux semaines environ. Son
coeur et ses rêves sont encore sur le bateau de Laurent aux Glénans, quand
Paul, tout juste libéré de ses obligations militaires, stagiaire chez un grand
armurier lyonnais, propose de l'emmener à Saint Chamond, une petite ville
proche de Saint Etienne. Programme de la journée : déjeuner au restaurant avec
son meilleur complice connu à l'armée (Jacques), puis petite virée au carnaval
local.
Bon public, Anna écoute à table les histoires des deux
anciens soldats intégrés à l'harmonie de leur caserne, et convient avec
compassion : n'est pas Rudolf Noureev qui veut. Marcher au pas, ne pas perdre
la cadence, lire la partition tout en
gardant la bonne direction, s'arrêter en évitant de plier la trompette dans le
dos du voisin, peut présenter quelques difficultés. Anna a 18 ans, on la sort
de sa pension, alors elle ne chipote pas : elle se marre comme une baleine.
Dans le courant du mois suivant, Paul informe sa soeur
que Jacques passera la chercher à son école pour la covoiturer jusqu'à Autun.
Sans se poser de questions, Anna accepte. Sur l'autoroute A6 flambant neuve,
elle presse son chauffeur de prendre un auto-stoppeur : Arthur, stagiaire des Glénans.
Puis Jacques propose à Anna de venir la chercher le dimanche suivant. Un
week-end, puis deux, puis trois, il emmène la soeur de son ami au restaurant,
au cinéma, lui fait visiter la région. Anna est toute contente de quitter sa
pension, d'autant que désormais, et curieusement, ses parents ne lui permettent
de rentrer au domicile que pour les vacances scolaires. En même temps, elle
attend les lettres de Laurent, qu'elle ne lira jamais, puisque sa famille les
fera disparaître.
Un jour, Jacques qui a six ans de plus, lui parle
mariage, propos auxquels elle se montre peu enthousiaste. Tour à tour, Jacques,
Maman Huguette, Paul, insistent. Anna se souvient de Pierre, son ami
d'enfance, et d'autres, et se demande pourquoi ses amours et ses flirts restent
toujours sans lendemains. Elle n'imagine pas que ses meilleurs ennemis sont
tout proches, se montrant en ce moment, particulièrement affables et
persuasifs. Et Laurent n'a pas écrit. Alors sa mélancolie (déjà), l'éveil des
sens, les arguments familiaux, l'incompréhension de Jacques réelle ou feinte,
ont raison de ses longues tergiversations. Elle annonce son mariage à ses amies
étonnées car très informées de ses doutes, et précise la date fixée après leur
examen de fin d'année. Elisabeth, autunoise elle aussi, ose demander
: "Alors tu es vraiment décidée ?" "Ben oui, ma famille a l'air
contente ...". Puis, le temps passant : "Tu le prépares ton mariage
?" "Non" "C'est qui qui s'en occupe ?" "Ma
mère", et devant la mimique amusée de son amie, Anna ajoute : "çà a
l'air de lui plaire".
Les préparatifs du grand jour ne la perturbant pas plus
que çà, Anna réussit son examen puis soutient sans problème le rapport de son
stage. Conformément au dogme catholique, elle se plie à un entretien censé
préparer les futurs époux au mariage. Jacques, peu disert, compte sur la bonne
volonté de la future mariée pour répondre aux propos du prêtre. Mais Anna reste
muette. Accepter de se marier, soit, mais de là, jouer le grand engagement
spirituel ! C'est ainsi qu'elle se retrouve devant l'autel dans la
tradition nuptiale la plus formelle.
Quelques jours plus tard, Anna paresse sur une plage des
Iles Baléares, et note que la mer n'est pas très bleue, l'azur du ciel est
pâle, le soleil peu lumineux. Surtout, elle n'a plus envie de courir jouer dans
l'eau. Elle ne sait pas que son ennui est le prélude de dix huit années.
Jacques est né en 1946. Il est le 3e d’une
fratrie de six enfants, le 1er garçon d’une famille où les filles
sont adulées. Ses deux parents ont été assez tôt orphelins de père ou de mère.
Sa maman souffre d’une vision très basse. Tout ceci pouvant, peut-être,
expliquer cela.
Deux enfants aimés naissent de ce mariage convenu. Anna
se préoccupe avec passion de leur éducation palliant l’absence morale de son
mari. Les enfants posent une question à Jacques ? « Voyez le problème
avec votre mère » est sa réponse récurrente. Sans l’intuition d’Anna et la
justesse de ses attitudes pour ne jamais voir apparaître sur le visage de son
conjoint, un masque très spécifique qu’elle avait appris à craindre, leur vie
commune aurait été un désastre ravageur pour elle-même et ses enfants.

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